Lettre ouverte (Offener Brief an Regierungsrat Philippe Perrenoud)
Disparition planifiée de l’offre hospitalière dans le Simmental et le Gessenay
Monsieur le Conseiller d’Etat,
Titulaire d’une formation en médecine générale, j’ai travaillé durant plus de 10 ans comme médecin indépendant à la Vallée de Joux (VD), où la problématique des soins de proximité a toujours été vive, ainsi que le maintien d’une offre hospitalière de base et d’un service d’ambulance performant qui ont pu être maintenus au prix d’un grand effort des autorités et des acteurs du système sanitaire local et cantonal.
J’ai eu le plaisir de collaborer activement au service d’ambulances de cette région comme médecin de garde, comme formateur des ambulanciers municipaux et, également dans le cadre de la garde médicale. J’ai ainsi pu me rendre compte de visu ce que la gestion de l’urgence peut représenter comme problème, tant en ce qui concerne la survie du patient que de la prise en charge globale et précoce des problèmes de santé dans une région «reculée», à plus de 40 km de feu l’Hôpital de zone de St-Loup à Pompaples, et à plus de 50 km de centres comme Yverdon ou Lausanne.
Cette évidence a été également renforcée pour moi dans le cadre de mon activité ultérieure dans le cadre du sauvetage aérien d’Air-Glaciers à la base de Saanen où j’ai toujours pu apprécier la présence d’un service hospitalier de proximité pour les nombreux accidents tant de sports d’hiver ou de circulation qui se sont produits dans la région de l’Oberland Bernois, notamment les hôpitaux de Saanen, de Zweisimmen et de Frutigen, qui se trouvaient dans le rayon d’action de notre base.
Il allait de soi (et je suis persuadé qu’il en est toujours ainsi), que les urgences et patients atteints de maladies ne nécessitant pas forcément des technologies de pointe (ce qui représente bien 90% des cas) ne devaient pas nécessairement devoir surcharger les services d’urgence des centres hospitaliers de pointe plus éloignés.
Cette grande majorité de patients ne nécessitant pas des soins médico-chirurgicaux de pointe devaient pouvoir compter sur un service compétent et de qualité de soignants motivés sur place et éviter de devoir systématiquement recourir à des transports prolongés retardant une prise en charge initiale optimale (problème de la stabilisation sur le lieu de l’accident ou de la maladie) et possiblement délétères pour la suite de l’évolution de leur état de santé car générateurs de stress, d’une période d’insécurité durant le trajet et, secondairement d’un éloignement géographique important nuisant au soutien psychologique de la famille et des proches.
A mon avis, les centres hospitaliers spécialisés et centralisés sont là pour permettre une prise en charge optimale des problématiques de santé plus lourdes et/ou hautement spécialisées et les spécialistes ainsi que les services hospitaliers spécialisés de ces Centres ne devraient pas devoir à traiter des cas de médecine ou de chirurgie générale, mais pouvoir se consacrer aux cas préoccupants qui nécessitent plus de temps, de recherches et de moyens pour remplir leur fonction.
Avant de m’installer à la Vallée de Joux, où j’ai eu l’occasion de reprendre le cabinet d’un collègue partant à la retraite, j’avais planifié de m’installer dans la Commune de Renan (BE) où la Municipalité m’avait fait une offre de reprise de cabinet. La proximité de l’Hôpital performant de St-Imier et les prises de contact fructueuses avec les collègues dans le Vallon (avec, notamment, l’existence du Cercle de qualité de Pierre-Pertuis), m’avaient enthousiasmé! J’avais déjà eu la démonstration de l’existence d’une collaboration interactive intense entre les praticiens de ville et de village, les spécialistes «généralistes» de l’Hôpital et les Centres spécialisés tels que ceux de Bienne et l’Hôpital de l’Ile, ce qui m’a démontré l’efficience de cette chaîne de prise en soins des patients, qui étaient traités dans des établissements de spécialisation progressive selon leur degré de gravité et d’urgence.
Actuellement, pour raison de santé, je me suis retiré de la pratique «active» de la médecine et travaille comme médecin-conseil d’une assurance. Je suis resté avec ma famille dans le beau Simmental et m’inquiète de la poursuite de la politique de «désertification sanitaire» que le Gouvernement prône, ce qui va également au détriment de l’emploi dans le Simmental et le Gessenay, généré d’une part par les licenciements inévitables dans les hôpitaux, mais également et d’autre part par la diminution prévisible de l’attrait touristique régional, ce qui se répercutera également sur les emplois de l’hôtellerie, des commerces et des services touristiques.
Pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, je m’inquiète de l’évolution de nos régions vers une «réserve d’Indiens» (Ballenberg existe déjà au-dessus d’Interlaken!) et, surtout pour la population locale qui va progressivement se retrouver sans médecin de proximité (presque tous mes Collègues locaux avançant vers l’âge de la retraite avec de grandes difficultés pour trouver des successeurs) et sans Centre local permettant une prise en charge hospitalière permettant de régler les cas «simples» en offrant des solutions simples mais performantes permettant d’attendre l’évolution favorable dans la grande majorité des cas, ce qui correspond, je le rappelle, à l’immense majorité de la demande de soins hospitaliers régionaux.
Nous avons lu récemment dans la presse locale l’article d’un collègue qui a dû, cet hiver, attendre l’ambulance plus de 50 minutes par -20°avec une patiente qui s’était fracturée une jambe et je puis également abonder en ce sens, ayant dû secourir un cycliste renversé par une voiture le dimanche du Jeûne fédéral passé, dans la descente entre Saanenmöser et Zweisimmen. Les amis avec qui je passais à ce moment et moi-même avons dû stabiliser la victime, sécuriser les lieux et régler la circulation sur l’étroite route principale durant 45 minutes avant l’arrivée de la Police et 55 minutes avant que les ambulanciers arrivent sur place et puissent prendre en charge le cycliste pour le conduire à Saanen.
Dans un tout autre domaine, l’hôpital de Zweisimmen constitue un centre d’excellence dans le sens d’une offre pluridisciplinaire non seulement dans le système des soins, mais aussi dans l’organisation, chaque année par ses cadres, d’une précieuse formation continue des médecins internistes et généralistes en Suisse reconnue par la fédération des Médecins suisses (voir sous www. lenkerwoche.ch). Cette formation est constituée de conférences et de moments interactifs durant une semaine, animés par de nombreux professeurs et médecins-chefs ou responsables hospitaliers de l’Hôpital de l’Ile de Berne, de l’hôpital de Zweisimmen bien sûr, d’Interlaken et d’ailleurs. Cette formation fait partie des points d’intérêt majeurs de nombreux médecins, essentiellement en Suisse alémanique (des participants viennent même des Grisons et de la région zurichoise pour pouvoir y participer) que de la Romandie voisine, puisque nous rencontrons également des médecins vaudois, neuchâtelois, fribourgeois et…jurassiens bernois qui se joignent à nous pour partager ces moments de haute qualité didactique ainsi que les possibilités de rencontre et de partage d’opinions professionnelles dans un cadre de nature incomparable. La disparition d’une manifestation de cette qualité serait regrettable à bien des égards.
La région Simmental-Gessenay ne compte qu’environ 17’000 habitants, ce qui est peu par rapport au Jura Bernois (plus de 51’000 habitants), mais l’Etat doit poursuivre à veiller sur la sécurité élémentaire (on ne parle plus seulement de bien-être) de ses concitoyens, et le maintien d’une structure hospitalier «généraliste» dans cette région parfois difficilement accessible par la route et dont les distances sont souvent longues sur des routes étroites et sinueuses (l’extrême, le trajet Gsteig-Thoune: 70 km avec un col à franchir).
Le déficit du système de santé est un mal nécessaire qui est supporté par les contributions de la population. Il ne s’agit pas d’une entreprise mais d’un service qui ne peut pas être bradé à l’écoute des sirènes du libéralisme! Il en va de la cohésion des populations entre les diverses régions de notre pays…
Nous avons la chance de vivre dans un pays aisé dont la stabilité économique et les moyens proviennent pour une grande part du sérieux et de l’assiduité des travailleurs. Il serait bien triste que, pour une question d’enveloppe budgétaire, nous en soyons réduits à caricaturalement penser à devoir envisager d’actionner la Chaîne du Bonheur pour soutenir les «pauvres populations des régions de montagnes retirées» et compter sur les dons de particuliers de bonne volonté pour envisager une prise en charge hospitalière digne de ce nom, même dans les régions de notre pays dont l’accès par voie terrestre est difficile! Ce serait insulter lesdits travailleurs dont les efforts contribuent aussi à l’unité de notre pays et qui, en contrepartie, doivent pouvoir compter sur les pouvoirs publics.
Monsieur le Conseiller d’Etat, en vous remerciant de la bienveillante attention que vous voudrez bien porter à cette missive qui n’engage que moi, mais que je tiens toutefois à rendre publique, je vous remercie de reconsidérer votre opinion concernant l’évolution planifiée du réseau hospitalier de la région Simmental-Gessenay et vous prie de croire à l’expression de mes sentiments respectueux. Louis Mühlethaler